01.06.2006

bienvenue

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Ce n’est ici ni un récit de voyage, ni un roman d’aventures, ni un guide pratique. Simplement quelques notes griffonnées à la tombée du jour sur les pistes du grand sud marocain pour décrire les senteurs, les couleurs, les rencontres.

Délaissez pour un temps le café pour l’ambre du thé à la menthe et laissez-vous dériver sur ces pages pleines de rocaille, de sourires, de poussière et de soleil.

31.05.2006

Arrivée

Population hétéroclite dans la salle d’embarquement. Deux jeunes étudiantes vendent un exemplaire du magasine L’Express avec un supplément réalisé par l ‘école Sup de Co de Nantes. Assis sur les fauteuils métalliques, tout le monde lit l’Express. Vol régulier, Royal Air Maroc. Le regard éteint, l’hôtesse de l’air mime les consignes de sécurité. Un barbu au pantalon évasé est dessiné sur le dépliant des consignes de sécurité aux bords cornés.
Cela fait quelques minutes que le B757 a décollé et une odeur de bœuf carotte envahit l’arrière de la carlingue. Je pense aux cuisines de collectivités, les bouillons poule vermicelles des hôpitaux, la file d’attente devant l’entrée du self-service de l’école. On se moque des hôtesses de l’air qui nous toisent de leur regard hautain, nous bousculent avec leur plateau dès qu’un bras dépasse. Nous les surnommons les « boniches de l’espace » et leur homologue masculin, les « bonichons de l’espace ».

Casablanca, l’avion atterrit avec plus d’une heure de retard. Il faut filer au pas de course pour rejoindre un nouveau terminal pour Ouarzazate, à peine le temps de jeter un coup d’œil à la fresque du plafond du hall central. Nous sommes attendus, on nous presse, nous sommes les derniers à passagers à embarquer. Le vol sera court, une vingtaine de minutes.
Après le contrôle des passeports, je récupère une valise endommagée. Un, gros cafard arpente le sol marbré de l’aéroport. Bienvenue au Maroc !

La prestation de la compagnie Royal Air Maroc ne nous laissera pas un grand souvenir. Aucun sourire, un repas servi au lance-pierres, aucune excuse lorsque les bonichons me bousculent en passant dans l’allée centrale et un atterrissage en ricochet. Je baptise le pilote de l’avion Eric Hochet.

C’est la dernière arrivée de la journée, il reste peu de taxis. Un 4x4 nous propose ses services. Bien sûr, lorsque nous lui demandons le prix de la course, il élude la réponse : « pas de problèmes, je vous emmène ». Le policier présent nous certifie que nous pouvons lui faire confiance. Après négociation, nous passons de 20 à 5 € pour 5minutes de trajet et l’amer sentiment de nous faire avoir. Va-t-il en être ainsi pendant tout le voyage ?

Nous découvrons la ville derrière les vitres du 4x4, l’architecture traditionnelle, les trottoirs et les rues sont propres. Cela sent l’usine à touristes et semble aussi factice que le discours de notre chauffeur : « il fait toujours beau, ici ». La semaine passée, une consultation Internet nous apprenait qu’il avait plu toute la semaine à Ouarzazate. Heureusement, les prévisions météo pour la semaine à venir semble être plus favorables.

Il est tard lorsque nous prenons possession de nos chambres. L’hôtel est un peu rococo. Une dernière cigarette sur le trottoir à observer le trafic incessant des véhicules malgré l’heure tardive. Un bruit sourd de basse nous indique l’existence d’une discothèque sous notre hôtel. Fatigués par le voyage, nous jetons l’éponge.

Le Drâa

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Le soleil est déjà haut. Le chant du muezzin nous a réveillé, se mêlant à nos rêves. L’appel à la prière fut suivi d’une longue série d’aboiement de chiens. Dans la chambre d’hôtel, tous les éléments du mobilier sont sculptés : table de nuit, porte, encadrement de miroir, bois de lit, …

Des voix d’enfants couvrent le chant du coucou matinal : de notre balcon, nous surplombons une école. Les mères voilées amènent leur progéniture en classe. Certaines discutent sur le chemin caillouteux sous un cèdre centenaire.



Un oiseau est entré dans la salle du buffet sans que personne ne s’en soucie. Le loueur de voiture nous attend dans le lobby. Discussion, négociation, départ. La résidence de Taourirt à la sortie de la ville est imposante.

La circulation est anarchique. Un policier nous confirme la direction de Zagora : passer le feu rouge, prendre le sens interdit, passer les barrières. Normal ! La ville s’efface progressivement, la chaussée goudronnée se rétrécit. Nous nous enfonçons dans le relief vallonnée du Draa. Au loin, les cimes enneigées de l’Atlas forment une chaîne sans fin. Sur la rive, le vert intense de la végétation contraste avec la couleur de terre cuite de la rocaille. Les vallons sont marqués par des strates, traces d’un lointain passé où la vallée n’était que le fond de l’océan.



Le Draa est la plus grande rivière du Maroc. Elle prend sa source dans la fonte des neiges de l'Atlas et disparaît dans le Sahara. La route le long de cette vallée est balayée par le sable que l’on voit s’envoler par petites tornades et s’agglutine sur certains tronçons de la route. Parfois visible, souvent invisible, le Draa irrigue les palmeraies de la vallée.

Nous dépassons des villages aux habitations de terre rouge, du pisé, un mélange de terre humide, de paille et de gravier que les hommes compactent dans des moules en bois. A première vue, les rues semblent désertes. Une meilleure observation nous permet de découvrir des hommes prenant le frais à l’ombre des murs. Il fait chaud. Des chèvres maigres paissent les rares touffes qui s’échappent du sol caillouteux. A la sortie du village, étalé sur la roche couleur brique, des tissus colorés de jaune safran prennent l’air.
Comment décrire le bleu du ciel ? Intensément limpide, passant d’un bleu ciel au niveau de la ligne d’horizon à un bleu indigo au zénith. Une impression de pureté, un sentiment d’originel.

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« C’est ici qu’est née la première histoire de l’humanité, ses croyances, ses structures politiques et familiales, ses inventions techniques (…) Les grandes civilisations qui ont éclairé le monde ne sont pas nées au paradis. Elles sont apparues dans les régions les plus inhospitalières de la planète, sous les climats les plus difficiles. (…) Ce ne sont pas les hommes qui ont inventé les civilisations. Ce sont plutôt les lieux comme si, par l’adversité, ils obligeaient ces créatures fragiles et facilement effrayées à construire leurs demeures». Extrait de « Gens des nuages » de Jemia et JMG Le Clézio.


Nous roulons longtemps dans ce décor naturel, nous perdant dans cette immensité. Ce que nous voyons est resté en l’état depuis des millénaires, nulle trace ici de l’homme, de ses transformations souvent catastrophiques pour l’environnement. Juste une route déserte, notre route.
Nos ancêtres vécurent là, dans cette vallée. Il y a une éternité, un espace temps inimaginable pour l’entendement. Qu’en sera-t-il de nos descendants ? Ne chercheront-ils pas, à notre exemple, une trace, un espace vierge pour reconstruire ce que nous n’avons pas réussi ? Fragilité de nos civilisations.
Des souvenirs des paysages de l’Ouest américain reviennent, le Nevada, le Colorado, Monument Valley, Capitol Reef. Les images de ces routes longues et droites, les vapeurs de la chaleur sur le goudron qui brouillent la vue lorsque l’on fixe l’horizon et l’impression de se laisser aspirer par le décor, de ne pas avancer, que la route s’étire, sans cesse, sans fin.

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Nous faisons halte à la sortie d’Agdz, sur la route de Zagora. Une tente berbère plantée sur des cailloux, pour les touristes peut-être. Une sono poussive diffuse de la musique traditionnelle en plein air.
Première tajine de fetah, pas franchement convaincante. La jeune femme qui nous a servi nous observe, elle s’ennuie. La menthe du thé que nous venons de commander est cueillie dans le jardin, discrètement.
Les rares véhicules qui circulent sur la longue route sont des taxis couleur crème, de la marque Mercedez. Souvent toutes les places sont prises. A l’arrière du véhicule, les passagers nous observent. Nous les observons. L’on croise aussi les vans blancs qui ont inscrits sur leur capot avant, en gros caractère bleu, le mot « touristes ». Ici, on affiche clairement la couleur. Sur le bas côté, des paysans conduisent des ânes lourdement chargés, des fagots s’échappent de sacs mal ficelés. La route sinueuse est ponctuée de palmeraies, traces de vie. Les paysans s’activent, les femmes accroupies lavent leur linge dans le lit de la rivière. Plus loin, des habits aux riches couleurs prennent le soleil et le vent, étendus à terre.

Deux jeunes bergères nous sourient, sauvages, timides. Plus loin, une paysanne nous a vu nous arrêter, elle vient à notre rencontre, doucement, certaine que nous l’attendrons. Elle est sortie de sa maison de terre, a marché d’un pas sûr vers nous. Maintenant, nous l’attendons sans trop savoir pourquoi. Arrivé à notre hauteur, elle nous observe. Sans parler, elle sourit, d’un beau sourire aux dents gâtées, d’un sourire franc, spontané. Elle nous sourit.


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30.05.2006

Ouarzazate Nekob

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Le long de la route, des empilements de cailloux jalonnent le bas côté. Les pierres empilées les unes sur les autres sont peintes grossièrement en blanc. Nous nous interrogeons sur leur signification. A chaque fois que nous posons la question, on nous répond qu’il s’agit de délimiter une piste, de repérer une intersection. Nous aurions préféré une signification plus spirituelle. Pourquoi trouve-t-on ces tas le long de la route bitumée ? Amis marocains, voyageurs éclairés, connaissez-vous la réponse ?

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Le cadavre d’un âne gît près de nous. Nous ne l’avions pas remarqué. Les charognes ont commencé à l’entamer. Nous arpentons la route en direction de Merzouga. Sur le coteau des collines, à l’entrée des villages, des pierres blanchies soigneusement disposées, forment d’immenses caractères que nous n’arrivons à identifier. Nous supposons qu’il s’agit du nom du village.
A chaque arrêt, dans ce qui nous paraît être désert, surgissent de nulle part des hommes, des enfants qui nous parlent, nous confirment notre direction, nous content l’histoire de ces lieux. A l’approche des sites touristiques, malgré que la saison ne soit pas réellement entamée, des marchands ambulants nous font de grands signes pour vendre des boites de dattes de couleur orangées.

Il est encore tôt lorsque nous parvenons au bout d’une ancienne route de montagne qui relie la vallée du Draa à celle du Dadés, à Nekob. Je gare la Clio dans une ruelle. Des femmes, assises sur le perron de leur maison, discutent entre elles. Une fillette nous aborde : « ça va bien ? ». Elle se prénomme Laïla, je pense à la chanson d’Eric Clapton. La lourde porte d’entrée de notre hôtel s’ouvre. Un beau berbère nous accueille. Il nous propose de nous restaurer dans le patio, à côté de la piscine, s’éclipse, revient portant un plateau de thé à la menthe et d’une assiette de gâteaux au cumin. Les chambres sont magnifiques. Au plafond, des troncs de palmiers supportent des roseaux. Le sommier est posé sur un socle de pierres grises. Nous observons de près les murs de pisé, des brindilles de paille dépassent de ça et là. De la terrasse, on peut voir l’enchevêtrement des toits, les cours des maisons et plus loin les plaines désertes jusqu’à l’Atlas. La luminosité du soleil commence à baisser. Les couleurs deviennent orangées.

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Nous choisissons de découvrir la ville. La rue principale est très animée. Quel contraste avec nos cités mortes, aux rues désertes, au trafic incessant de voitures. Les enfants courent autour de nous, des grappes d’anciens au visage de sages devisent entre eux. Le soleil s’est couché et la pénombre s’est installée dans les ruelles étroites de Nekob. Nous nous perdons jusqu’à ce qu’un gamin nous remette sur le droit chemin. Il faudra de nouveau tambouriner longuement sur l’imposante porte de bois ancien pour que celle-ci s’ouvre. Ce soir, nous dégustons le premier couscous de notre séjour près de la piscine éclairée. En dessert, nous goûtons des tranches d’orange à la cannelle et des fruits frais. Plus tard, nous observons sur le toit la plus belle des nuits étoilées. Jamais, nous n’avions observé une telle intensité des étoiles. Des trouées de lumière qui percent de partout le noir intense, des traînées d’étoiles, des comètes, la voie lactée comme jamais. Contemplation silencieuse sur Nekob endormi.

Dimanche 26 Mars

L’omelette du petit-déjeuner ne nous a pas tentée. Nous retrouvons l’artère principale de Nekob encore plus animée que la veille. Quelques officiels en costume discutent entre les camions lourdement chargés. Leur marchandise s’amoncelle en hauteur, tenue par de simples cordes. Seuls les hommes sont dehors. Aujourd’hui, dimanche, c’est jour de souk et les paysans sont venus des alentours pour vendre et acheter.

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Au fond à gauche, des volailles malingres se dessèchent au soleil. Des carcasses de viande infestées de mouche sont posés sur les étals. Une odeur fétide de cadavre en émane. Les mouches festoient. A leur côté, des marchands exposent des portes noires grossièrement ornées de mosaïque de petites pierres. Les poissons mélangés à de la glace pilée dans des cageots, des têtes de chèvres posées sur le sol de terre nous jettent un regard vide de vie. Devant elles, un entassement de peau de moutons noirs. Au bout de l’allée, la sono mal réglée d’un marchand de cassettes audio diffuse une musique traditionnelle. Les articles vendus ont pris la poussière du trajet. Les fruits ressemblent aux fruits d’avant l’ère de l’industrialisation alimentaire. Les carottes sont tordues, forment des crochets périlleux. Les oranges de belle taille, inégales, ne sont pas calibrées. Quelques-unes unes sont gâtées, leur peau abîmée.

28.05.2006

premiers rayons

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Ma montre indique 4h30. Il est temps de se lever. La nuit aura été courte, mal dormi. Amar, notre guide, nous attend dans son 4x4. Nous avons décidé de gravir l’Erg Chebi. Nous plaisantons et Amar veut nous impressionner. Il éteint les phares de son véhicule et roule dans une totale obscurité. Peu de risque de percuter un obstacle au milieu de rien. Nous roulons environ 30 kms dans ce néant. J’ai peur qu’il cale, Amar. Il fait encore nuit lorsque nous stoppons au pied de l’immense masse des dunes de sable. L’ascension est pénible, sportive. Certaines dunes atteignent jusqu’à 250 m. L’impression de se démener dans un océan de sable mouvant.

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Le silence de la nuit.

Je pense à cette histoire, « quelque part en Arabie, un maître et son disciple marchaient à pas lents sur une terrasse, au milieu de la nuit.
Soudain le disciple dit à mi-voix :
- Quel silence …
- - Ne dis pas : « quel silence », lui conseilla le maître. Dis : « Je n’entends rien ».

Jean-Claude Carrière – Extrait de "Le cercle des menteurs"

Intrigué par une pierre noire posée sur le sable, je la ramasse, l’observe. C’est une crotte de dromadaire. Beurk. Finalement, nous suivons ces crottes, nous fiant à l’instinct de ces animaux du désert pour nous guider. A peine avons-nous atteint le sommet que le premier rayon du soleil transperce la nuit. Quel privilège que d’assister à cet éblouissant lever de soleil sur le monde !

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Contemplation méditative dans le silence de l’infini.

« Notre terre qui êtes aux cieux » Kent.



Un touareg s’est joint à nous, sans bruit, sans un mot. Il observe à nos côtés la lente progression de l’astre, assis comme nous, enturbanné et solitaire. Le temps s’est arrêté, on entrevoit l’éternité à cet instant précis.

« Le désert est le lieu radical - les premiers ermites ne s'y sont pas trompés - où l'homme se confronte avec lui-même. La vie courante, la carrière professionnelle nous détournent souvent du dialogue intérieur. Dans l'océan de pierres et de sable du désert, la navigation au long cours, où il faut parfois faire plus de cinq cent kilomètres sans rencontrer de point d'eau, impose une certaine ascèse ».

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« Il faut retrouver ce que l'homme moderne a depuis longtemps perdu, le sens du cosmique ».
Théodore Monod
Source: Sciences et Avenir, janvier 2001, Patrick Jean-Baptiste et Jean Philippe de Tonnac.

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Et puis, les ombres grandissent, déforment les reliefs. Des formes se dessinent, des lignes se forment. Le vent a aiguisé une ligne de crête qui délimite le jour de la nuit. Océan de sable aux vagues ondulantes.

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Il est temps de contempler d’autres versants de l’Erg. Le touareg aperçoit en contrebas un paquet de mouchoirs vide que nous avons laissé tomber par mégarde. Pieds nus, il descend sans effort apparent la pente escarpée et, plus surprenant, la remonte avec un grand sourire. Il semble flotter doucement sur le sable. Comment fait-il pour évoluer si aisément là où nous peinons tant ?

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Amar nous attend, tout sourire. Il est fier de nous expliquer son récent raid en 4L, ses périples en marge de la course « Paris Dakar ». Sans vouloir le vexer, je lui exprime mon scepticisme à voir se perpétuer cette compétition synonyme chaque année de morts d’enfants, de pollution d’un environnement rare et fragile.

Nous croisons un nomade. Sa tente est plantée juste après le poste frontière de l’armée, dans le no man’s land séparant le Maroc de l’Algérie. Il me taxe une cigarette. Amar nous explique que la toile couleur marron foncé de la khima (tente nomade) a été confectionnée par leurs habitants. Elle est composée d’un mélange de laine brune et de poils de chèvre ou de dromadaires et soutenue par de larges poteaux de bois plantés dans le sol.

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Malgré l’heure matinale, il fait déjà chaud. Notre guide laisse tomber une chambre à air reliée à une corde dans la cavité d’un puits. Surprise, l’eau stagne à peine à 5 mètres de profondeur ! Quel contraste avec l’aridité du paysage ! Il remonte l’eau et la vide dans une auge servant à abreuver les bêtes, se laver, laver le linge. Nous aspergeons nos nuques et bras. Agréable sensation de fraîcheur !

« Qu’importe si le chemin est long du moment qu’au bout il y a un puit ».
Aman Iman - Proverbe saharien.

Nous avisons un arbre et nous garons à l’ombre. Il est temps de prendre notre petit-déjeuner. Nous déployons sur le sable une nappe, sortons les vivres et devant nos tasses de thé, nous contemplons une fois encore les reliefs à présent rougeoyants de l’Erg Chebi.

« Un thé au Sahara », comme l’a écrit Paul Bowles. L’occasion d’évoquer l’histoire de ces trois Américains cyniques et arrogants qui décident d’entreprendre un voyage dans le désert nord-africain. Ils errent sans but et espèrent que le simple fait de voyager va résoudre le néant de leur vie, leur profonde léthargie physique et morale. Il en sera autrement, bien sûr.

Paul Bowles décrit la voie sans issue, la fuite en avant du voyage lorsque Jack Kerouac portait le vagabondage et l’errance comme mode de vie dans son célèbre « Sur la route ».

Pourtant le mythe du routard est écorné lorsque l’on sait que « la rencontre de l’écrivain et de l’Afrique ne se passe pas très bien. Il l’aborde avec ses préjugés américains et elle l’effraie. Jack craint que la nourriture ne soit pas très hygiénique et il trouve les prostituées arabes hors de prix. Ginsberg dira plus tard que Jack n'est pas un vrai voyageur et que dès qu'il quitte le monde connu des Etats-Unis il perd ses repères et s’en trouve physiquement mal ».
Extrait de « Jack Kerouac, au bout de la route … la Bretagne » de Patricia Dagier et Hervé Quéméner.

L’auteur de « sur la route » aurait-il visité le Maroc avec la FRAM s’il devait découvrir le pays aujourd’hui ?

27.05.2006

pot de khôl

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Après avoir observé les traces du passage d’un « poisson des sables », Amar nous guide sur le site d’une ancienne mine de khôl. Le khôl est utilisé par les peuples du désert comme produit cosmétique pour protéger de l’éclat aveuglant du soleil et souligner le contour des yeux en donnant à leur regard le mystère de l’Orient.

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Il s’agit de galène, un sulfure de plomb que l’on ramasse à même le sol sous la forme d’une pierre de couleur gris noir. Le guide frotte énergiquement deux échantillons et fait apparaître une couleur argentée que l’on passe sous ses doigts et qui, lorsque l’on en applique sur le visage, brille. Nous frappons d’autres pierres qui font apparaître des reflets allant du jaune au vert. Un troupeau de maigres moutons noirs traverse le village désert. Tout ici est noir.

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Nous jetons une pierre dont un puit dans la profondeur semble infinie. 200m ? L’écho sourd de l’impact avec l’eau remonte doucement à nos oreilles.

Au loin, on jurerait une étendue d’eau. Il s’agit d’un mirage, des rayons lumineux déviés du ciel qui nous leurrent. Je pense à « Tintin et le crabe aux pinces d’or », à toute la mythologie des déserts. Voilà, c’est fait. Nous aurons vu notre mirage dans le désert.

Merzouga est connu pour ses cures de bain de sable. Les hôtels pour touristes y sont nombreux et leurs panneaux publicitaires dénaturent le paysage. Le village est régulièrement traversé par le Dakar. Pourtant, la vie ici, semble préservée. Dans une case de terre, une femme assise, son enfant à ses côtés, surveille la cuisson de son pain dans la fumée odorante. Il s’agit du four à pain du village. La femme a imprimé sur la galette sa marque, une empreinte qui lui est spécifique, pour éviter toute confusion.

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Alors que nous traversons une piste, notre 4x4 freine brusquement pour laisser passer un tourbillon de sable. Il s’agit d’un phénomène fréquent dans le désert et provoqué par des différences de température. Nous suivons des yeux cette mini-tornade qui longe notre route un instant puis s’éloigne. Il est temps de quitter Merzouga.

26.05.2006

un cas sable

Nous reprenons la piste à bord de la Clio pas adaptée à ce type de route. Nous échangeons sur le magnifique début de journée, excités par la suite du programme. La voiture escalade une petite côte, se stabilise puis ralentit. Que se passe-t-il ? Notre conducteur accélère mais nous restons immobiles. Nous sommes ensablés.

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Confiants, nous dégageons à quatre pattes chacune des roues des tas de sable accumulés par l’accélération. Cette fois, c’est bon. Nouvelle accélération, nouvel échec. Il va falloir pousser. Un, deux, troiiiiis…rien. Pas un centimètre de gagné dans cette mer de sable. Un coup de téléphone à notre hôtel puis l’attente anxieuse d’un sauveur motorisé. Les minutes passent. Rien, personne, le soleil, le sable.

Une 4L blanche nous contourne, s’arrête. Ses occupants, Mohammed et Habib, deux professeurs d’école, viennent à notre secours. Sans trop poser de questions, ils évaluent rapidement la situation. Je m’installe au volant. Tous devant et moi dedans, marche arrière, accélération…rien. Nouvelle tentative, marche avant. La boîte de vitesse est grippée à présent, impossible de passer les vitesses.

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Un van nous a rejoint avec à son bord deux grands gaillards qui viennent nous prêter main forte. Ils sont paysagistes. Une corde est fixée de l’arrière de la Clio au van. Le moteur vrombit, la corde casse.
Impossible de passer la marche arrière, rien n’y fait. Il va falloir réparer, trouver les pièces, boîte de vitesse à changer, un disque est cassé. Nous écoutons ce flot de nouvelles inquiétantes et réalisons que la voiture n’est pas assurée pour la piste. Cela va nous coûter cher. C’est le pépin !

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Il faut se sortir de là. Un peu abattus, nous suivons docilement les directives de nos compagnons d’infortune. Nœud incertain, on tend de nouveau la corde. Le fourgon tire, force, fume. La Clio, moteur éteint, commence doucement à bouger. Nous sommes sept à présent à pousser de toutes nos forces sur le capot. Un, deux, trois … ça marche, on n’ose y croire. Les roues se dégagent de leur piège sableux, remontent en haut de la côte. Nous sommes sauvés. Je reprends place dans l’habitacle et constate que la boîte de vitesse fonctionne à nouveau. Le sable avait dû s’agglutiner dans la mécanique et s’était écoulé lors de la manœuvre.


Nous remercions nos sauveurs. Mohammed et Habib se proposent de nous guider pour retrouver le bitume et la direction d’Erfoud. Prudents et chargés, nous roulons lentement et avons du mal à suivre nos guides qui s’éloignent. Mohamed qui conduit, nous expliquera plus tard que sa voiture n’a que 3 bougies qui fonctionnent et que freiner signifie caler. Nous arrivons malgré tout à les suivre jusqu ‘au village d’Erfoud. Nous ne savons pas comment les remercier. Ils nous proposent de partager ensemble un repas sur la place centrale.

25.05.2006

la Baraka

« Nous ne racontons plus guère nos voyages. Nous en revenons riches de noms propres, d’exclamatifs et de pellicule, mais pauvre d’expérience communicable. Les premiers conteurs étaient des nomades ou des navigateurs marchands : il fallait se déplacer pour raconter des histoires ; avec le tourisme, le voyage s’est désolidarisé du récit. L’histoire de la mobilité humaine va comme celle du roman dans le sens d’une exténuation de l’anecdote ». Extrait de « Au coin de la rue l’aventure » de Pascal Bruckner et Alain Finkielkraut.




Les hommes dégustent un thé à la menthe, assis sur les chaises en plastique blanc, en terrasse, à l’ombre des arcades. Nous entrons dans l’établissement, dépassons la salle centrale. Au mur, une télévision diffuse un feuilleton où un moustachu muni d’un pistolet menace deux pauvres victimes. La scène s’éternise. La moustache noire s’est légèrement décollée. Je souris en observant les visages des deux comédiens visés par le moustachu grimaçants de fatigue à force de lever les bras. Je n’ai pas le temps de suivre cette scène d’anthologie, nous continuons dans un couloir, longeons les toilettes et débouchons dans une nouvelle pièce plus obscure.

Nous prenons place sur les banquettes. C’est notre hôte qui nous propose de nous laver les mains. Mesure d’hygiène et rituel. Nous dégustons ensemble ce qui sera notre meilleur tajine kefta du séjour. Servies dans les plats de terre vernis au couvercle conique, les boulettes de viande hachée sont savamment épicées (on distingue entre autres la couleur et le goût du cumin) et accompagnées d’œufs. De notre main droite, nous piochons et trempons des morceaux de pain dans le plat posé au centre de la table. Nous apprendrons que cette pince constituée par l’index, le pouce et le majeur est surnommée la « fourchette d’Adam » et que la main gauche, traditionnellement utilisée pour la toilette est considérée comme impure. Le pain est lui aussi délicieux. Rond et plat comme une galette, il est fabriqué à base de blé dur, d’orge ou de seigle.

Mohammed et son ami nous décrivent le système scolaire marocain, plutôt proche du système français même s’ils déplorent le manque de moyens dans les régions rurales. Un quart du budget du pays est consacré à l’éducation, pourtant le taux d’alphabétisation ne dépasse pas les 55%, soit un des plus faibles taux au monde.

Librement, nous évoquons l’attachement du peuple à son Roi et les espoirs suscités par l’accès au trône de Mohammed VI (surnommé M6). Ils sont curieux de notre quotidien et se méfient de la vision de la vie en France déformée par les médias à cause de leurs penchants pour le sensationnel. Nous les remercions pour leur aide, ils nous remercient pour ce moment passé ensemble.

« La baraka » nous assurent-ils qualifiant notre rencontre de ce mot emprunté au vocabulaire Sufi. S’il désigne communément la « chance », il peut également être traduit par "une bénédiction", une énergie divine qui nous rapproche, nous rassemble autour de cette table ronde, de ce repas.

Mohammed traduit un proverbe berbère « une coïncidence vaut mieux que mille rendez-vous ». Bien sûr, cela sera notre grande leçon : laisser aller les choses, se fier au destin, s’adapter, prendre du recul par rapport aux évènements, au quotidien.

Inch’Allah


«
La vie n'est qu'un immense rire de sagesse. Il ressemble parfois aux cris, parfois aux pleurs, parfois aux larmes ou à la douleur, mais ne t'y trompes pas, toi qui es sage, la vie n'est qu'un long rire, le reste n'est qu'apparence et tromperie
».

Citation / poème de Charif Barzouk, philosophe berbère de tradition orale, Sagesses & Traditions Africaines, Berbères - Le grand livre de la sagesse, édition Le Cherche Midi, p.55

Le repas se termine. Sur la place, le soleil est haut. Mohamed nous propose de prendre le thé à la menthe chez sa mère. Sous les arcades, nous croisons son père, l’homme a fière allure et une belle prestance.
Il faut monter un escalier étroit, tout est carrelé. La maison est vaste. Contrairement à la bienséance, nous oublions de nous déchausser en pénétrant dans la grande salle de réception.

Des banquettes longent toute la pièce, nous prenons place. Quelques minutes plus tard, la mère de Mohamed apparaît. Habib la salue avec un profond respect. Nous faisons de même, à notre façon. Elle ne s’attarde pas. Le temps de déposer quelques pâtisseries sur un plateau doré. Nous goûtons ces délices de pâtes sablées au goût d’amandes, de miel, de fleur d’oranger. Comme le veut la tradition, la cérémonie du thé se fait devant nous.

"Bismillah !" (au nom de Dieu)

Mohammed transvase le précieux breuvage, le « whisky berbère », des verres à la théière. Il s’agit de diminuer l’amertume tout en conservant la teneur en thé. Le premier verre ne contient que le thé, il ajoute ensuite les morceaux de sucre et les feuilles de menthe. Il verse ensuite de très haut le liquide ambré pour mieux en exalter l’arôme. C’est bon !

Nous échangeons nos adresses e-mail et quittons Mohammed et son ami pour prendre la direction de Tinerhir.

24.05.2006

Sim, la Barbie Girl

De nouveau, nous traversons l’espace immense sur une route aux tronçons ensablés. Le Sahara n’est-il pas le plus grand désert au monde ? Des kilomètres sans voir personne puis soudain un paysan qui mène un mulet lourdement chargé. Où va-t-il ? Un troupeau de chameau coupe la route, la démarche nonchalante.

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Que sont ces énormes cratères qui surgissent de partout devant nous ? Je pense à des météorites. Il s’agit, en fait, de khettaras, des canalisations souterraines qui permettent à l’eau de circuler. Cette technique est attribuée à l’Iran du 12ème siècle pour certains, pour d’autres, il s’agit d’une vieille connaissance universelle qui nécessite de creuser d’immenses trous à ciel ouvert qui permettent d’entretenir la galerie les reliant. Un jeune nous affirme qu’ils ont été creusés par les esclaves noirs d’Afrique équatoriale.

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Nous arrivons avant le coucher du soleil dans un bunker à touristes, seule fausse note hôtelière de notre séjour. Une salle à manger immense, un groupe de personnes âgées qui envahissent tout l’espace et traite le personnel avec de vieilles réminiscences de supériorité colonialiste. Bien sûr, les serveurs en ont vu d’autres, des vieux à costume à carreaux, aux fausses dents et aux mains qui tremblent en goûtant leur verre plein à ra bord de vin rouge bon marché. Notre seule occupation pendant le repas est de les observer. Nous nous moquons, comment pourrait-il en être autrement ? Une barbie girl ridée est moulée dans un jean sous vide. Elle se dandine entre les tables, la perruque blonde mal ajustée et un visage qui ressemble à celui de Sim. Son voisin impressionné par tant de charmes ne ménage pas ses efforts pour séduire celle que nous surnommons à présent Sim. Il y a même le GO qui prend son rôle très au sérieux, conférence internationale au plus haut niveau pour les joyeux retraités du club de cyclisme de Valenciennes ou l’amicale des anciens du comité d’entreprise de la section EDF de Bourg la Reine. Ca se goinfre, pousse des coudes au buffet, peur de ne plus en avoir.

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Le touriste, c’est l’autre
« On dit maintenant « touriste » comme on disait naguère encore « congés payés » : avec une moue de dédain et pour désigner le plouc en vacances.

S’il n’y avait pas les touristes, ces lourds animaux grégaires, que saurais-je de ma propre singularité (…) ? Tous nous sommes des estivants ordinaires et surtout ceux d’entre nous qui professent bruyamment leur dédain du tourisme
».
Extrait de « Au coin de la rue l’aventure » de Pascal Bruckner et Alain Finkielkraut.

Près de la piscine, dans le silence de la nuit, nous fumons une dernière cigarette, fatigués par cette longue journée qui débuta à 4h30.

23.05.2006

Todra, khima et fattoria

La suite du récit d’un voyage tout récent au Maroc.
Crème solaire et lunettes de soleil conseillées pour la lecture...



Nous laissons le vulgaire contexte hôtelier aux ornements pimpants et rococo pour découvrir la vallée du Todra.
Le paysage est montagneux, la route sinueuse jusqu’à la vallée. Nous avançons lentement dans ce défilé escarpé, repère des sportifs adeptes de l’escalade. Nous longeons l’Oued sur une cinquantaine de kilomètres. Le niveau est bas mais de nombreux panneaux triangulaires représentant une voiture aspergeant d’eau les bas côtés nous indiquent qu’il n’en est pas toujours ainsi. Lors de la période de la fonte des neiges, il sort de son lit et envahit ce qui n’est pour le moment qu’une vaste étendue de galets.

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Sur le bord de la route, attirés par l’odeur des viandes sur le grill, nous déjeunons sur une terrasse en observant le trafic des camions lourdement chargés. Le bétail est hissé sur des plates-formes en haut des fourgons.

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Les gorges du Dadès sont moins profondes. Il faut monter une route étroite pour les surplomber. Les virages de ce lacet sans fin donne dans le vide, vertige.

Plus loin, nous admirons la belle couleur chocolat d’un minaret su le bord de la route et intrigués, nous enfonçons dans un village désert.

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Les maisons traditionnelles semblent souvent abandonnées. On les laisse vieillir, se dégrader par le vent et surtout la pluie avant d’en changer et de les laisser abandonnées, en l’état. Nous observons les pièces vides, les restes des vies passées entre ces murs, la terre au sol, l’arrière cour intacte.

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Des paysannes remontent la ruelle du village chargées de lourds ballots d’herbes destinés à nourrir les bœufs, les vaches invisibles aux regards.

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Attirés par le bruit d’une rivière, nous atteignons son lit traversé par un pont composé de planches hétéroclites et mal ajustées. Il faut se perdre dans cette palmeraie à la végétation luxuriante, à l’ombre des palmiers. Là encore, les piaillements et pépiements laissent deviner une faune volatile au-dessus de nos têtes.

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Chaque parcelle est délimitée par des seguias, canaux d’irrigation creusés dans la terre ouverts ou fermés par des bouchons d’argiles ou de vieux vêtements en bouchon pour dévier la précieuse eau, descendue de la montagne ou remontée des puits, selon les besoins des cultures. Traditions ancestrales perpétuées pour préserver ces oasis fragiles, travail sans relâche pour curer les khettaras. Des enfants empruntent en file indienne le pont de bois, leur cartable sur le dos.

La palmeraie de Skoura, fondée sous la dynastie des Halmohades, est une des plus belle du royaume. Elle abrite d’immenses kasbas, certaines sont habitées, beaucoup sont en ruines. Nous nous perdons dans les pommiers, les oliviers, les palmiers, les figuiers, les tamaris, les poiriers, les cognassiers, les grenadiers. Difficile de retrouver note chemin sans guide dans ce labyrinthe. L’enchantement a fait place à la lassitude et l’inquiétude de ne pas trouver la sortie avant la nuit qui tombe à présent. Nous suivons les indications contradictoires de guides improvisés. Tout se ressemble, sommes-nous déjà passés par ici ? Il faut se fier à notre sens de l’orientation.

Une halte sous une khima, véritable tente berbère dont nous pouvons observer les détails à loisir, nous remet de nos émotions. Nous sacrifions de nouveau au rituel du thé. Cette fois, pas de menthe mais une infusion d’absinthe au goût épicé et au parfum enivrant. Comment ne pas penser à Van Gogh, Verlaine ou Gauguin qui furent tant inspirés par cette « fée verte » ?

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" Le troisième ange sonna de la trompette. Et il tomba du ciel une grande étoile ardente comme un flambeau; et elle tomba sur le tiers des fleuves et sur les sources des eaux. Le nom de cette étoile est Absinthe; et le tiers des eaux fut changé en absinthe, et beaucoup d'hommes moururent par les eaux, parce qu'elles étaient devenues amères."
(La bible, Apocalypse 8:10,11)

Un nomade accompagné de deux dromadaires qu’il laisse devant la tente, nous a rejoint, s’assied à nos côtés, naturellement. Il nous raconte son histoire, celle de sa famille, des siens. Nous aurions aimé un discours plein de poésie, nous écoutons le quotidien, la vie en groupe, toutes les générations familiales réunies, l’allumage du poêle au centre de la tente les nuits de grands froids, le troc lorsque l’un d’entre eux va en ville. Il nous propose une khima, nous lui donnons une plaquette d’aspirine, il nous tend une étoffe pour protéger la tête. Elle est bleue, ce bleu intense des gens du désert, des touaregs. La maîtresse des lieux nous rejoint à son tour. Comme nous, elle vient d’ailleurs mais elle, elle a posé ses valises ici depuis maintenant 3 ans. Elle nous fait part de ses craintes de voir les promoteurs investir la magnifique palmeraie de Skoura. Encore préservée, elle pourrait être défigurée par de luxuriantes villas neuves aux enceintes hautes et barbelées empiétant de manière anarchique sur la végétation alentour. C’est le cas à Marrakech nous assure-t-elle. Nous nous promettons de vérifier par nous même.

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Il fait déjà sombre lorsque nous quittons la khima et la route est encore longue vers notre prochaine étape. Nous retrouvons Ouarzazate (prononcer Ouarzezette) dont nous traversons l’artère centrale. C’est l’heure où l’on sort, les jeunes envahissent la chaussée, les cyclos et vélos déboulent de partout, les taxis jouent les intrépides maîtres des lieux. Il faut être vigilant. De nouveau, nous captons des stations de radio sur la bande FM. Retour à la civilisation.

Puis nous laissons les lumières de la ville derrière nous et de nouveau roulons dans la nuit. Nous hésitons sur la route à prendre, nous sommes fatigués. Le contrecoup de la longue journée de la veille. Les kilomètres s’étirent lentement dans l’incertitude de la bonne direction.

Il faut se résoudre à demander notre route. Une mobylette nous dépasse, nous l’arrêtons et son propriétaire nous invite à le suivre. Il connaît la route qui mène à notre kasbah. Les phares l’éclaire, il slalome entre les cailloux. Devant nous, un panneau indique que la route est barrée pour cause de travaux. Notre guide contourne l’obstacle et continue, sûr de lui. Il roule ainsi jusqu’à une rivière que l’on devine devant nous, large, au fort courant. Il nous fait signe qu’il faut traverser l’Oued.

Est-il profond ? Nous hésitons peu de temps et traversons cette masse noire. La calandre s’enfonce sous l’eau, les phares restent en surface. Ne pas s’arrêter au milieu du guet, j’accélère et enfin nous atteignons l’autre rive, fiers et secs. Il en est pas de même pour notre guide qui a noyé ses bougies qu’il sèche comme il le peut dans la manche de sa veste. Il pédale, la mécanique toussote. Nouveau séchage, plus méticuleux cette fois, nouvel essai, nouvelle pétarade. Cette fois, la lumière de son phare vacille puis éclaire devant lui le chemin de terre. Après quelques minutes, nous devinons au loin d’immenses spots de lumières agressives, totalement décalées dans cet univers. Nous nous garons et demandons la raison de cet éclairage. Il s’agit du tournage d’une émission de télé réalité du type « la ferme des célébrités » pour la 5ème chaîne italienne. « La fattoria ».

Des militaires gardent les abords de cette forteresse audiovisuelle. Il s’agit d’une ancienne villégiature du Glaoui, magnifique kasbah qui domine la vallée. Après avoir garé la voiture, nous entrons dans le dédale de ruelles très étroites d’un village en pisé. Le maître des lieux nous installe dans un salon à notre seul usage, nous apprécions. Désireux d’équilibrer les dépenses, nous profitons de chaque pause pour calculer les dettes mutuelles. Des CD de variété française sont posés sur le meuble derrière moi. Nous apprendrons le lendemain matin qu’il s’agit d’un couple de restaurateurs qui avait racheté ce « dar » alors qu’ils étaient encore en activité en France. Puis, attiré par le soleil et la beauté du lieu avait vendu pour rénover.

« Il existe deux modèles d’habitats traditionnels au Maroc : le « dar » et le « ryad ». On appelle « dar » une maison à patio dont l’espace central (le wast ed-dar) n’est pas planté, contrairement au ryad dont le patio est occupé en grande partie par un jardin planté d’arbres. Dans les deux cas, le centre du patio est presque toujours marqué par une fontaine. La présence d’un jardin au centre de la maison nécessite logiquement des espaces plus larges, c’est pourquoi les ryads (s : ryad, pl : roud) sont souvent plus grands que les dars.
Le ryad traditionnel ne comporte pas d’étage. Le jardin clos est lié à l’imaginaire du bonheur et, bien au-delà de l’Islam, on lie son origine à celle des premières civilisations
». Extrait de « Marrakech, le secret des maisons jardin » de Quentin Wilbaux et Michel Lebrun – Arc Editions

22.05.2006

Maroc'n roll

La suite du récit d’un voyage tout récent au Maroc.
Crème solaire et lunettes de soleil conseillées pour la lecture...



Le jour s’est levé.

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Arrivés de nuit, nous n’avons rien vu des paysages qui nous entourent. Les rideaux ouverts, nous découvrons en contrebas une palmeraie et plus loin les contreforts de l’atlas. L’autre fenêtre donne sur les tours d’une ancienne résidence du Glaoui.

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De délicieux beignets nous attendent en guise de petit-déjeuner. De nouveau, nous retrouvons le calme de la palmeraie. Les nuances de verts semblent infinies. Celui du blé est phosphorescent.

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A l’approche de la kasbah un garde de l’armée marocaine nous ordonne de rebrousser chemin. Tout le périmètre est ainsi fermement surveillé et gardé des journalistes et paparazzis de la presse italienne concernant l’émission de télé réalité. Du toit du rad, nous observons les caméras fixées aux corniches, les antennes paraboliques, les techniciens, les décors, les projecteurs, les cars de transmission, toute l’animation autour de l’émission que nous devinons populaire en Italie.

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Dernière étape avant Marrakech aujourd’hui. Nous traversons de nouveau la rivière puis nous enfonçons dans d’immenses plaines. En croisant de nombreux cars portant les logos des principaux opérateurs, nous mesurons l’importance du tourisme dans la région.

Déjà le relief montagneux apparaît et la route s’élève, tourne autour des monts. De nouveau, le vertige, l’altitude des cols. Des camions sont chargés de marchandises amoncelées dans un désordre apparent : meubles, vaches, foin, passagers, … Le tout paraît en équilibre … aléatoire.

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La halte repas est perturbée par un chat quémandeur qui ne cesse de miauler. Nous lui lançons une bonne partie de notre tajine mais rien n’y fait.

Le flot des voitures s’intensifie. Les passants s’habillent de façon plus occidentale, moins de djellabas, plus de jeans. Nous nous rapprochons de la cité.

Marrakech, dernière étape. Conduire dans la cohue des piétons, vélos, taxis, mobylettes, chevaux nécessite un temps d’adaptation. Amhed, un jeune en vélomoteur, nous propose de le suivre pour nous indiquer notre route. Les abords de la ville ressemblent à ceux de toutes les grandes cités avec périphérique et portes d’accès.

Quelle merveilleuse surprise ! Comment décrire l’enchantement du Riad ? Bien sûr, il y a un effet de mode, une flambée des prix mais au-delà de toutes ces considérations, quelle beauté ! L’odeur des fleurs d’oranger, des bananiers, une piscine au fond de mosaïque. Tout participe au repos et à la méditation.

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De nouveau, nous sacrifions au rite du thé à la menthe et de l’assiette de pâtisseries. Profiter de l’instant sera notre refrain tout au long de ce voyage.
« On est bien, hein ? » Nous n’avons pas besoin de nous persuader, juste envie de ralentir le temps, de distiller chaque millième de seconde en pur plaisir, pure sensation. Ces quelques lignes et photos poursuivent le plaisir.

Nous décidons de rejoindre la place Jemâa el Fna. A peine la lourde porte du riad s’est-elle fermée derrière nous que nous sommes emportés par le flot des piétons de la Médina. Il faut quelques minutes pour s’habituer. Les tous premiers instants sont intenses. L’impression d’être étrangers. On se devine en voyageur, en Pierre Lotti en herbe.

Chaque pas nous offre des surprises. Dans des échoppes parfois minuscules nous redécouvrons des métiers oubliés ou en passe de l’être: le cordonnier traditionnel, l’écrivain public, le barbier, le marchand de cigarettes (au détail), le photographe, …

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La curiosité se mêle à l’étonnement, à la crainte, à l’attirance. Une demi-heure de marche nous suffit pour atteindre la place centrale de Marrakech, celle où tout commence et où tout finit. Des rabbateurs auront tenté de nous faire bifurquer pour voir, juste pour voir. D’autres tenteront de nous indiquer des chemins de traverse peu éclairés. Mais, non, nous continuons et découvrons la célèbre place la place Jemâa el Fna.

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Des volutes de fumées s’échappent de braseros. Un combat de boxe est sur le point de débuter, les pris sont lancés. Les adversaires se jaugent d’un air mauvais, les hommes crient, s’interpellent. L’arbitre incite les spectateurs à prendre parti, à déposer des billets pour marquer son choix. Il fait durer, les paris montent, les esprits aussi. Les coups commencent à s’échanger. Nous entendons le bruit sourd des gants de cuir qui percutent le visage de l’adversaire ; Ce n’est plus un spectacle, pas du chiqué. Les cris fusent à présent. Un frisson de haine et de hargne parcourt l’assistance.


Plus loin, des diseuses de bonne aventure, des vendeurs de jus d’orange à 3 dirhams qui se battent pour attirer les passants, des charmeurs de serpents, des groupes de musique Gnaoua, des hannayas qui nous présentent le catalogue de leurs modèles de tatouage au henné, des conteurs, des mendiants, des badauds, des touristes.

21.05.2006

Découverte de Marrakech

La terrasse est encore à l’ombre pour le petit-déjeuner. Jus de citron, des crêpes au sésame, des brioches aux olives noires. On déplie les cartes, potassons les guides touristiques et établissons un plan de bataille pour les prochaines heures. Objectif simple : tout voir, tout faire.

Un taxi nous attend, direction la Palmeraie, immense étendue verte aux portes de la ville. Notre guide nous indique les belles propriétés des stars françaises pour la plupart. Le site est dénaturé, de maigres dromadaires paissent sur le bord de la route dans l’attente d’un troupeau de touristes à balader.



La circulation et dense, on invective, chaloupe dans le flot, s’énerve. « Ici, une voiture sans klaxon est une voiture en panne ».

Premier arrêt pour découvrir le quartier des tanneurs munis des « masques à gaz berbères », une feuille de menthe distribuée à l’entrée de la ruelle pour atténuer les odeurs violentes de fientes de pigeon utilisées dans le travail des peaux.

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Des bains multicolores stagnent dans des cavités en ciment en forme d’alvéoles de ruche. Ici, on ne se mélange pas : les Berbères d’un côté, les Arabes de l’autre pataugent sous le soleil et s’activent à tremper les peaux d’un bain à l’autre.

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Je ne comprends rien aux explications de notre guide et préfère musarder. Ce sera notre dernier guide du séjour.



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Le jardin Majorelle est un enchantement. Tout y est peint d’un bleu profond : poteries, murs, sols. Rien n’échappe au bleu à part la verdure. Contraste des couleurs, harmonies des teintes. Loin du tumulte de la ville, nous goûtons à la tranquillité de ces allées bordées d’une végétation luxuriante : bambous, palmiers, bougainvilliers, …



L’avenue Mohammed VI traverse la ville nouvelle aux enseignes occidentales. Le taxi nous dépose au pied du minaret de la Koutoubia, l’emblème de la ville, visible de partout. Vêtus de shorts, nous sommes refoulés de l’hôtel de la Mamounia, pas les bonnes heures. Dommage, le site sera très prochainement rénové et fermé au public.

Il est temps de manger. Un jeune nous invite à le suivre pour trouver un restaurant « pas cher ». C’est un des gros business de la ville. De petits rabatteurs sillonnent les rues et harponnent les touristes en perdition pour les guider vers un réseau d’adresse qui les rétribue de 5 à 10% du montant des dépenses. Si nous comprenons ce moyen de subsistance, il faut s’habituer à ces constantes sollicitations. Nous sommes ici les hôtes du pays et devons nous conformer aux rites.

C’est Hammed, un zonard en mobylette au sourire éclatant de vitalité, qui nous mena à notre ryad dans le dédale des rues de la Médina qui nous expliqua le fonctionnement des backshish, institution locale. Il nous décrivit la polygamie et ses ravages comme lorsque, son père, abandonna sa mère et ses frères et sœurs pour convoler avec deux nouvelles épouses. Hammed, l’aîné de la famille, doit assurer la subsistance de sa famille. Chaque matin, il se lève à quatre heures pour aider au marché de gros de la ville. Pour appuyer ses propos, il nous tend la paume de ses mains ornées de corne et d’ampoules.

A huit heures, il intègre l’école où il étudie Eugénie Grandet et Manon des sources en français dans le texte. Il nous demande naïvement si, en bon français, nous avons sur nous un exemplaire d’Eugénie Grandet. A midi, il mange à l’extérieur pour ne pas représenter une charge pour sa famille puis réintègre les cour jusqu’à 16h00. Il traque ensuite le touriste au guidon de son cyclo et active son réseau de commerçants.

La nuit venue, il se laisse aller à fumer du hachisch, production locale, et l’espace de quelques instants, au risque d’encourir une peine de prison lourde pour ce qui est considéré en France comme un délit mineur, s’évade de son quotidien. Hammed nous confie son désespoir, quel avenir pour lui ici ? Sa vie durant, sera-t-il contraint à traquer es petits boulots ? A quoi bon étudier ? Il glorifie la France, l’idéalise. Nous temporisons ses envolées mais au fond, peut-être a-t-il raison.

Ecrasés de chaleur, nous contournons les murailles d’un des palais royaux. L’entrée est majestueuse, à l’image de l’intérieur luxueux que nous découvrirons plus tard en photo. Symbole de la richesse du pays et contraste avec sa réalité.

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Nous contemplons le palais qui abrite les tombeaux Saadiens. Les tombes sont taillées dans un marbre importé de Carrara en Toscane.

Abrutis de chaleur, les jambes lourdes, nous apprécions l’ombre rafraîchissante et arborée du patio du ryad et nous laissons aller à la rêverie autour d’un thé à la menthe. Nous traînons longtemps parcourant les pages glacées de beaux livres sur les ryads et dars de la Marrakech.

Le soleil s’est couché. Les appels à la prière résonnent de tous les coins de la ville. Les voix s’entremêlent, longs hululements gutturaux dont la signification nous échappe. Sur les toits, une forêt d’antennes paraboliques, toutes tournées vers le satellite, captent les programmes du monde. Une brume de chaleur masque le contrebas de l’Atlas dont on devine les sommets. Le soir tombe sur Marrakech.

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Ce soir, nous mangeons chez Bernard Loiseau un tajine à 20 dirhams. Curieux, nous goûtons l’univers aseptisé du Club Med qui jouxte la place Jemâa el Fna. Un orchestre en tenue d’apparat distille une musique folklorique digne des meilleurs ascenseurs d’hôtels internationaux. Le niveau sonore permet de couvrir les conversations des riches occidentaux ne souhaitant pas se mêler au tumulte extérieur. Alors qu’à quelques mètres, la vie trépigne, tout ici sonne faux, comme un décor de série B qui voudrait recréer le charme de l’Orient en déguisant quelques figurants. Des vendeurs triés sur le volet écoulent leur camelote deux fois plus cher qu’aux souks pourtant à deux pas. J’ai honte.

Il faut négocier ferme le retour en calèche. Nous parcourons confortablement installés les rues étroites et grouillantes de la Médina. Nous ne sommes pas sur le parcours classique des calèches et nous perturbons le flux des piétons avec un sourire ravi.

Nous tambourinons vainement devant la lourde porte de bois et de fer forgé du ryad. Rien. Personne. De longues minutes passent. Nous renouvelons nos coups en actionnant la main de Fatimah qui sert de butoir sur le bois. Rien.
Puis, du fond de la rue, nous reconnaissons Simohammed qui court pour nous ouvrir.
Sur les toits, affalés sur les banquettes, nous profitons encore quelques instants de la tiédeur de la nuit.

20.05.2006

Baia, épices et veyrat

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« Dans les grandes villes, il y a trop d’européens (...) Même dans celles où l’on voit peu de visages blancs, l’animation des rues populeuses, les cris des marchands, le bruit des échoppes et la rumeur de souks empêchent de saisir un flux mystérieux ou nous ne pénétrerons jamais ». Joseph Kessel – Vent de sable (1929).

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Ecrire les dernières cartes postales sur une table de la terrasse après le petit-déjeuner. C’est à pied que nous rejoignons l’enceinte du palais Bahia. Sur le chemin, nous flânons dans les souks. Chaque type de commerce, chaque métier est clairement délimité. Le désordre n’a pas de mise ici. On ne mélange pas les métiers. Sur le toit du souk des teinturiers, des fils de fibre teintés de rouge sont étendus. Ils sèchent au soleil.

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Les babouches, les ferronniers, les cuivres, la brocante, les tapis.

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Ce sont les plus belles échoppes : de véritables palais qui se concurrencent dans un luxe tapageur. De monumentales portes dorées nous invitent à entrer dans un de ces temples tout à la gloire de ces rectangles tapissés de belles couleurs. Nous sommes invités à entrer dans ces boutiques : « vous êtes français ? », « juste pour voir, c’est gratuit ».

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Un marchand ambulant porte sur un plateau des gâteaux d’amandes. Il m’en propose un, gratuitement. Je ne le mange pas. Il me suit, pressé de me voir croquer dans l’offrande. Je ne cède pas à la tentation, lui explique que je viens de déjeuner, je garde le gâteau pour le dessert de mon prochain repas. C’est alors seulement qu’il me réclame son du. Je lui rends la friandise.

« C’est quoi, ça ? A ton avis ? » La question ouverte, invitation à satisfaire la curiosité du chaland. Argument efficace, poli par l’expérience, transmis de boutiques en boutiques. Les mêmes amorces de phrase tous les dix mètres pour appâter, stopper la progression du touriste, l’inviter à s’intéresser à son étal.
« C’est du savon noir, du coriandre, du bouquet garni, etc. »

Dans le souk des épices, les odeurs se mêlent au vent tiède. Les commerçants tamisent patiemment les précieuses senteurs au-dessus de cônes savamment entretenus. Nous achetons le célèbre produit à base de coquelicot qui sert de rouge à lèvre, de fard à joue. Il faut marchander de nouveau. Les sollicitations sont nombreuses pour épuiser nos quelques dirhams encore présents dans nos bourses.
A cette saison, le gros de la saison touristique n’a pas encore débuté et nous sommes hors période scolaire.

Au gré de notre flânerie, nos pas nous guident vers un dare « café lecture » ou « salon de thé littéraire ». Nous sonnons et entrons. Les murs sont couverts par de grands tableaux abstraits. Le lieu est aussi une galerie pour des expositions d’art contemporain marocain.

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Tout incite au repos et à la nonchalance. Il nous faut beaucoup de courage pour nous lever et quitter cet endroit enchanteur. A peine la porte refermée, nous retrouvons le tumulte de la médina. L’odeur de la rue nous envahit, mélange de relents d’urine et de poissons. Les chats errants au poil sale longent les murs. Sur le trottoir, les hommes prient.
Le palais Baia qui a servi à abriter les quatre femmes et les vingt huit concubines d’un riche et gras sultan est richement décoré. Les plafonds sont ciselés de mille couleurs.

C’est bientôt l’heure du hammam pour les dames. Il faut trois heures pour les préparatifs. La majorité des Musulmans ne travaille pas le vendredi, l’équivalent du dimanche pour les Chrétiens. C’est pourquoi la masseuse habituelle est absente et remplacée par la femme de ménage. Elle massait dans son précédent emploi dans un hammam public environ 50 femmes par jour. Allongées sur le dos sur le carrelage brûlant, les dames peuvent à loisir observer les solives du plafond couleur tommette. Les corps sont aspergés d’eau prise dans une écuelle de cuivre qu’elle remplit au lavabo en applique le long du mur. Ils sont ensuite frictionnés énergiquement avec des huiles essentielles puis rincés abondamment d’eau claire. A l’aide d’un gant imbibé d’huile de rose (une production marocaine), chaque partie du corps est gommée puis enduite d’argile de la pointe des cheveux aux doigts de pied. Accroupi à califourchon, la masseuse rince de nouveau les parties ventrales puis dorsales avant d’appliquer sur les visages crème et onguents. Il est temps à présent de s’assoupir et de profiter du bien-être procuré par ces soins.

Pendant que les femmes se prélassent dans la chaleur des vapeurs d’eau, nous sirotons un café sur la terrasse d’un établissement qui surplombe le cœur de la ville, la place Jemâa el Fna. Son nom signifie « l’allée de la mort », c’est là que, jadis, l’on exécutait les criminels. Toute la ville semble converger vers cette immense esplanade nue dont l’intérêt ne réside pas dans son architecture mais dans son animation nocturne.

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Les restaurateurs s’activent à installer leurs restaurants ambulants qu’ils roulent sur d’imposantes remorques poussées par des mulets. Au milieu de la place, des policiers arrêtent les cyclomotoristes sans casques et embarquent leur machine. Le port du casque est obligatoire depuis peu et tout contrevenant voit sa mobylette embarquée pour la fourrière. Une camionnette déglinguée aux feux arrières défectueux traverse la place. Sur sa carrosserie est inscrit « Sécurité nationale ».

Tous les soirs, toute l’année, c’est le même rituel. Les lampions s’illuminent dès que l’obscurité apparaît. Les rabatteurs vantent bruyamment les mérites de leur restaurant aux passants hésitants, les chats errants chapardent le moindre morceau de nourriture qui atterrit sur le sol, les mendiants quémandent de l’argent ou de la nourriture. Entre les tôles qui délimitent la partie cuisine, de grands récipients d’eau en plastique servent à laver la vaisselle. La propreté des couverts est parfois sommaire.

Ce soir, nous retrouvons Hicham pour goûter de nouveau au tajine sardine que nous avons tant apprécié l’avant veille. Des boulettes salées, mélange d’herbes aromatiques et de sardines, servies dans un ragoût de légumes à la sauce orangée. Autour de nous, l ‘agitation est vive.

Une fillette nous sollicite en nous montrant son pouce de pied gauche enflé, elle souffre. Un grand frère d’environ douze ans porte sur son dos sa sœur qui n’a pas deux ans et qui pleure pendant qu’il quémande de la nourriture.
Les billets passent de main en main, on harangue, se bouscule, s’interpelle dans la fumée odorante des braseros. Lorsque nous commandons un coca ou du café, c’est à peine sui nous remarquons qu’un jeune cuisinier courre les demander au stand voisin. « Tout est possible », une belle leçon de commerce. A nos côtés, le ton monte à propos d’une de ces transactions entre stands. Il manque un dirham dans la monnaie rendue. Personne ne cède. Un homme qui pourrait être le patron intervient. Fin de l’incident.

Ce sont les groupes de touristes les plus nombreux qui attirent le plus la convoitise des restaurateurs. Ils sont guidés, invités à s’asseoir autour d’un stand. Mais la concurrence est vive entre commerçants et les serveurs et cuisiniers alentours tapent dans leurs mains, crient, lèvent les bras. Les leaders du groupe sont décontenancés.

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A peine sommes nous assis que l’on nous sert un pain rond et tiède, une coupelle de tomates coupées finement, une autre d’oignons, des olives noires salées, des vertes pimentées. Nous avons lu qu’il convient de finir son pain pour ne pas offenser ses hôtes mais ici, nous les laissons aux miséreux.

Hicham sourit. Il trône au milieu des vivres qui s’étalent devant les dîneurs attablés les uns à côté des autres. Il prévient la moindre demande, l’anticipe. Il est arabe, plaisante avec nous en français avant de prendre la commande de deux jeunes filles en espagnol. Puis aussi à l’aise, discute avec des japonais. Il est curieux, opportuniste, rapide, rebondit sur tout ce que nous lui disons.
- Qui c’est Bernard Loiseau ? Il est mort ? Et Marc Veyrat, c’est qui ?

Hicham nous offre un thé à la menthe puis nous invite au centre de son « restaurant » pour prendre une photo. Il me communique son adresse pour la lui envoyer de retour en France.
Il fait bon et nous laissons tenter de nouveau par un jus d’orange bien frais. Le simple fit de vouloir négocier le tarif de la boisson provoque un tollé dans les stands voisin qui, semble-t-il, ont aligné leurs prix et se sont entendus à respecter le tarif indiqué.

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C’est notre dernier soir au Maroc, dernière ballade sur la célèbre place, une chenille improvisée au milieu de la foule, taxi, discussion sur les sofas près de la piscine, dodo.

19.05.2006

Tajine à la sardine

La suite du récit d’un voyage tout récent au Maroc.
Crème solaire et lunettes de soleil conseillées pour la lecture...


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Nous sommes hélés par un jeune rabatteur qui nous propose de venir manger dans son restaurant.
- Viens chez moi, c’est pas cher et c’est bon !
Nous hésitons et décidons de nous laisser tenter par un tajine à la sardine et une grillade d’aubergines. Nous lui proposons de nous restaurer le lendemain dans son établissement.
- OK pour demain. Qui demandons-nous ?
- Facile, tu demandes Bernard Loiseau !
Nous dégustons une fois encore ces ragoûts si goûtés. Dès qu’une table se libère, des mendiants « chipent » les restes de pain sur la table.

Ivresse des sensations, nuit sacrée, mélange d’odeurs, de beauté, de pauvreté, de sourires. Spectacle infini, mélopées orientales, l’envie d’ailleurs tant espérée enfin épanchée. Une dernière cigarette sur les toits pour admirer la ville qui s’endort, le combat de chats sauvages en contrebas.

« Nous sommes les enfants, les hôtes de la terre. Nous sommes faits de terre et nous lui reviendrons. Pour nous, le bonheur ne dure guère mais des nuits de bonheur effacent l’affliction ».
Abû-l-Alâal-Ma’arrî cité dans La nuit sacrée – Tahar Ben Jelloun –Editions du Sud

05.05.2006

Départ

Ultime petit-déjeuner sur les toits marrakchis. Valises, paiement, taxi, aéroport. Un foutoir indescriptible, nous patientons dans une file d’attente qui n’avance pas. L’heure du départ se rapproche. Tout est mélangé. Le son des haut-parleurs qui annoncent les départs est calamiteux. Malgré une écoute attentive, nous ne distinguons dns cette bouillie sonore. Aucun panneau, aucune indication sur notre vol ; L’heure du départ est maintenant dépassée. A-t-il du retard ? Est-il maintenu ? Quel bordel ! Nous demandons à deux personnes de l’aéroport, nous avons deux réponses différentes : peut-être et peut-être pas.

Le temps passe. Nous restons zen malgré tout. Un seul homme semble prendre les choses en main dans ce chaos indescriptible. Il invite les derniers passagers pour le vol de Paris à embarquer en tapant dans les mains « allez, les enfants ! C’est l’heure ». Il parcourt de long en large la salle d’embarquement un talkie-walkie sur l’oreille, une nuée de voyageurs à ses basques dont nous faisons partie. «Monsieur, s’il vous plait, le vol pour… » Il nous demande nos billets et carte d’embarquement puis …disparaît. Où est-il ? Nous imaginons le pire : il a terminé sa journée et rentre chez lui avec nos billets qu’il a oubliés dans la poche de sa veste. Flottement. Les passagers sympathisent, compatissent, comparent leur retard, précisent leur destination. Certains s’énervent et nous leur conseillons la compagnie « Criseden’Air ». Après de très longues minutes, notre sauveur revient nous rendre nos billets et nous annonce que nous pouvons embarquer pour un vol direct pour Nantes.

Les jours et le bronzage ont passé et le voyage paraît loin à présent que le quotidien a repris son rythme. Comme dit Charlélie Couture « il ne reste rien de ce qui est vécu (…) des souvenirs idiots mais qui donne un peu de lumière les jour de pluie ».

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Une lumière de fin de journée aux reflets dorés, une luminosité qui décline et qui, tout doucement, fait place au gris et à la renaissance de l’envie d’ailleurs, de vertes contrées inconnues, l’attente et l’espoir du prochain voyage.

Inc’h Allah.

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22.04.2006

trés cher toi - commentaire de Fred

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très cher toi,

j'adore, et manifestement, je ne suis pas le seul.

cette riche et généreuse initiative me dispensera de faire un album photo de notre récent voyage au maroc dont la mise en scène n'aurait été qu'une pâle imitation de ce dont tu nous gratifie là.

au delà des franches rigolades qui ont jalonnées ce voyage (un pitit bijour en passant à celle qui vient de là, qui vient du ...!!), ce travail, reconnu je le disais, à sa juste valeur par les surfeurs désormais habitués et habituels de ton blog (je salut au passage Expresso, celtica, et les autres...), me servira à la fois de carte de visite...
- tu me racontes ton voyage au Maroc ?
- vas donc sur cafelectuuuure, eh biennnn sûûûûrr !!

... et d'album perso !!



bref, tout y est, photos, textes... même la poésie des lieux est restituée au travers du récit.

Chers amis visiteurs!! , ce type est un génie !!! tu parts en vacance avec lui, il t'informe, il t'invite à prendre du recul face à certaines situations, il te supporte (ça c'est rien de le dire...!), il te fait rire (ça non plus ça n'est rien de le dire...), il te fait repousser tes limites balisées par la conscience et l'usage, et quand tu reviens, il te fait un récap de la mort sur ce que tu as découvert avec en prime de la poésie, le tout dans un papier d'emballage dont on ne saurait que trop vanter les mérites. (la présentation du blog en général est parfaite)
ça devrait-être d'ailleur un métier d'accompagner les gens pendant leur voyage, et de s'occuper de tout (ou presque) photos, récit, compte rendu... (n'en profite pas pour me demander de l'argent, tu sais bien que j'ai d'autres projets à plus ou moins court terme ...), c'est tellement agréable, j'ai la douce impression que l'on s'occupe de moi comme une masseuse attentionnée (mais bien intentionnée...!) s'occupe de son client.

Encore merci pour ce fabuleux voyage, en attendant le prochain...

bises.

Fred.

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