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25.05.2006
la Baraka
« Nous ne racontons plus guère nos voyages. Nous en revenons riches de noms propres, d’exclamatifs et de pellicule, mais pauvre d’expérience communicable. Les premiers conteurs étaient des nomades ou des navigateurs marchands : il fallait se déplacer pour raconter des histoires ; avec le tourisme, le voyage s’est désolidarisé du récit. L’histoire de la mobilité humaine va comme celle du roman dans le sens d’une exténuation de l’anecdote ». Extrait de « Au coin de la rue l’aventure » de Pascal Bruckner et Alain Finkielkraut.

Les hommes dégustent un thé à la menthe, assis sur les chaises en plastique blanc, en terrasse, à l’ombre des arcades. Nous entrons dans l’établissement, dépassons la salle centrale. Au mur, une télévision diffuse un feuilleton où un moustachu muni d’un pistolet menace deux pauvres victimes. La scène s’éternise. La moustache noire s’est légèrement décollée. Je souris en observant les visages des deux comédiens visés par le moustachu grimaçants de fatigue à force de lever les bras. Je n’ai pas le temps de suivre cette scène d’anthologie, nous continuons dans un couloir, longeons les toilettes et débouchons dans une nouvelle pièce plus obscure.
Nous prenons place sur les banquettes. C’est notre hôte qui nous propose de nous laver les mains. Mesure d’hygiène et rituel. Nous dégustons ensemble ce qui sera notre meilleur tajine kefta du séjour. Servies dans les plats de terre vernis au couvercle conique, les boulettes de viande hachée sont savamment épicées (on distingue entre autres la couleur et le goût du cumin) et accompagnées d’œufs. De notre main droite, nous piochons et trempons des morceaux de pain dans le plat posé au centre de la table. Nous apprendrons que cette pince constituée par l’index, le pouce et le majeur est surnommée la « fourchette d’Adam » et que la main gauche, traditionnellement utilisée pour la toilette est considérée comme impure. Le pain est lui aussi délicieux. Rond et plat comme une galette, il est fabriqué à base de blé dur, d’orge ou de seigle.
Mohammed et son ami nous décrivent le système scolaire marocain, plutôt proche du système français même s’ils déplorent le manque de moyens dans les régions rurales. Un quart du budget du pays est consacré à l’éducation, pourtant le taux d’alphabétisation ne dépasse pas les 55%, soit un des plus faibles taux au monde.
Librement, nous évoquons l’attachement du peuple à son Roi et les espoirs suscités par l’accès au trône de Mohammed VI (surnommé M6). Ils sont curieux de notre quotidien et se méfient de la vision de la vie en France déformée par les médias à cause de leurs penchants pour le sensationnel. Nous les remercions pour leur aide, ils nous remercient pour ce moment passé ensemble.
« La baraka » nous assurent-ils qualifiant notre rencontre de ce mot emprunté au vocabulaire Sufi. S’il désigne communément la « chance », il peut également être traduit par "une bénédiction", une énergie divine qui nous rapproche, nous rassemble autour de cette table ronde, de ce repas.
Mohammed traduit un proverbe berbère « une coïncidence vaut mieux que mille rendez-vous ». Bien sûr, cela sera notre grande leçon : laisser aller les choses, se fier au destin, s’adapter, prendre du recul par rapport aux évènements, au quotidien.
Inch’Allah
«
La vie n'est qu'un immense rire de sagesse. Il ressemble parfois aux cris, parfois aux pleurs, parfois aux larmes ou à la douleur, mais ne t'y trompes pas, toi qui es sage, la vie n'est qu'un long rire, le reste n'est qu'apparence et tromperie».
Citation / poème de Charif Barzouk, philosophe berbère de tradition orale, Sagesses & Traditions Africaines, Berbères - Le grand livre de la sagesse, édition Le Cherche Midi, p.55
Le repas se termine. Sur la place, le soleil est haut. Mohamed nous propose de prendre le thé à la menthe chez sa mère. Sous les arcades, nous croisons son père, l’homme a fière allure et une belle prestance.
Il faut monter un escalier étroit, tout est carrelé. La maison est vaste. Contrairement à la bienséance, nous oublions de nous déchausser en pénétrant dans la grande salle de réception.
Des banquettes longent toute la pièce, nous prenons place. Quelques minutes plus tard, la mère de Mohamed apparaît. Habib la salue avec un profond respect. Nous faisons de même, à notre façon. Elle ne s’attarde pas. Le temps de déposer quelques pâtisseries sur un plateau doré. Nous goûtons ces délices de pâtes sablées au goût d’amandes, de miel, de fleur d’oranger. Comme le veut la tradition, la cérémonie du thé se fait devant nous.
"Bismillah !" (au nom de Dieu)
Mohammed transvase le précieux breuvage, le « whisky berbère », des verres à la théière. Il s’agit de diminuer l’amertume tout en conservant la teneur en thé. Le premier verre ne contient que le thé, il ajoute ensuite les morceaux de sucre et les feuilles de menthe. Il verse ensuite de très haut le liquide ambré pour mieux en exalter l’arôme. C’est bon !
Nous échangeons nos adresses e-mail et quittons Mohammed et son ami pour prendre la direction de Tinerhir.
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