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28.05.2006
premiers rayons

Ma montre indique 4h30. Il est temps de se lever. La nuit aura été courte, mal dormi. Amar, notre guide, nous attend dans son 4x4. Nous avons décidé de gravir l’Erg Chebi. Nous plaisantons et Amar veut nous impressionner. Il éteint les phares de son véhicule et roule dans une totale obscurité. Peu de risque de percuter un obstacle au milieu de rien. Nous roulons environ 30 kms dans ce néant. J’ai peur qu’il cale, Amar. Il fait encore nuit lorsque nous stoppons au pied de l’immense masse des dunes de sable. L’ascension est pénible, sportive. Certaines dunes atteignent jusqu’à 250 m. L’impression de se démener dans un océan de sable mouvant.

Le silence de la nuit.
Je pense à cette histoire, « quelque part en Arabie, un maître et son disciple marchaient à pas lents sur une terrasse, au milieu de la nuit.
Soudain le disciple dit à mi-voix :
- Quel silence …
- - Ne dis pas : « quel silence », lui conseilla le maître. Dis : « Je n’entends rien ».
Jean-Claude Carrière – Extrait de "Le cercle des menteurs"
Intrigué par une pierre noire posée sur le sable, je la ramasse, l’observe. C’est une crotte de dromadaire. Beurk. Finalement, nous suivons ces crottes, nous fiant à l’instinct de ces animaux du désert pour nous guider. A peine avons-nous atteint le sommet que le premier rayon du soleil transperce la nuit. Quel privilège que d’assister à cet éblouissant lever de soleil sur le monde !

Contemplation méditative dans le silence de l’infini.
« Notre terre qui êtes aux cieux » Kent.
Un touareg s’est joint à nous, sans bruit, sans un mot. Il observe à nos côtés la lente progression de l’astre, assis comme nous, enturbanné et solitaire. Le temps s’est arrêté, on entrevoit l’éternité à cet instant précis.
« Le désert est le lieu radical - les premiers ermites ne s'y sont pas trompés - où l'homme se confronte avec lui-même. La vie courante, la carrière professionnelle nous détournent souvent du dialogue intérieur. Dans l'océan de pierres et de sable du désert, la navigation au long cours, où il faut parfois faire plus de cinq cent kilomètres sans rencontrer de point d'eau, impose une certaine ascèse ».

« Il faut retrouver ce que l'homme moderne a depuis longtemps perdu, le sens du cosmique ».
Théodore Monod
Source: Sciences et Avenir, janvier 2001, Patrick Jean-Baptiste et Jean Philippe de Tonnac.

Et puis, les ombres grandissent, déforment les reliefs. Des formes se dessinent, des lignes se forment. Le vent a aiguisé une ligne de crête qui délimite le jour de la nuit. Océan de sable aux vagues ondulantes.

Il est temps de contempler d’autres versants de l’Erg. Le touareg aperçoit en contrebas un paquet de mouchoirs vide que nous avons laissé tomber par mégarde. Pieds nus, il descend sans effort apparent la pente escarpée et, plus surprenant, la remonte avec un grand sourire. Il semble flotter doucement sur le sable. Comment fait-il pour évoluer si aisément là où nous peinons tant ?

Amar nous attend, tout sourire. Il est fier de nous expliquer son récent raid en 4L, ses périples en marge de la course « Paris Dakar ». Sans vouloir le vexer, je lui exprime mon scepticisme à voir se perpétuer cette compétition synonyme chaque année de morts d’enfants, de pollution d’un environnement rare et fragile.
Nous croisons un nomade. Sa tente est plantée juste après le poste frontière de l’armée, dans le no man’s land séparant le Maroc de l’Algérie. Il me taxe une cigarette. Amar nous explique que la toile couleur marron foncé de la khima (tente nomade) a été confectionnée par leurs habitants. Elle est composée d’un mélange de laine brune et de poils de chèvre ou de dromadaires et soutenue par de larges poteaux de bois plantés dans le sol.

Malgré l’heure matinale, il fait déjà chaud. Notre guide laisse tomber une chambre à air reliée à une corde dans la cavité d’un puits. Surprise, l’eau stagne à peine à 5 mètres de profondeur ! Quel contraste avec l’aridité du paysage ! Il remonte l’eau et la vide dans une auge servant à abreuver les bêtes, se laver, laver le linge. Nous aspergeons nos nuques et bras. Agréable sensation de fraîcheur !
« Qu’importe si le chemin est long du moment qu’au bout il y a un puit ».
Aman Iman - Proverbe saharien.
Nous avisons un arbre et nous garons à l’ombre. Il est temps de prendre notre petit-déjeuner. Nous déployons sur le sable une nappe, sortons les vivres et devant nos tasses de thé, nous contemplons une fois encore les reliefs à présent rougeoyants de l’Erg Chebi.
« Un thé au Sahara », comme l’a écrit Paul Bowles. L’occasion d’évoquer l’histoire de ces trois Américains cyniques et arrogants qui décident d’entreprendre un voyage dans le désert nord-africain. Ils errent sans but et espèrent que le simple fait de voyager va résoudre le néant de leur vie, leur profonde léthargie physique et morale. Il en sera autrement, bien sûr.
Paul Bowles décrit la voie sans issue, la fuite en avant du voyage lorsque Jack Kerouac portait le vagabondage et l’errance comme mode de vie dans son célèbre « Sur la route ».
Pourtant le mythe du routard est écorné lorsque l’on sait que « la rencontre de l’écrivain et de l’Afrique ne se passe pas très bien. Il l’aborde avec ses préjugés américains et elle l’effraie. Jack craint que la nourriture ne soit pas très hygiénique et il trouve les prostituées arabes hors de prix. Ginsberg dira plus tard que Jack n'est pas un vrai voyageur et que dès qu'il quitte le monde connu des Etats-Unis il perd ses repères et s’en trouve physiquement mal ».
Extrait de « Jack Kerouac, au bout de la route … la Bretagne » de Patricia Dagier et Hervé Quéméner.
L’auteur de « sur la route » aurait-il visité le Maroc avec la FRAM s’il devait découvrir le pays aujourd’hui ?
05:05 Publié dans Voyage Maroc | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Voyage Maroc


