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23.05.2006

Todra, khima et fattoria

La suite du récit d’un voyage tout récent au Maroc.
Crème solaire et lunettes de soleil conseillées pour la lecture...



Nous laissons le vulgaire contexte hôtelier aux ornements pimpants et rococo pour découvrir la vallée du Todra.
Le paysage est montagneux, la route sinueuse jusqu’à la vallée. Nous avançons lentement dans ce défilé escarpé, repère des sportifs adeptes de l’escalade. Nous longeons l’Oued sur une cinquantaine de kilomètres. Le niveau est bas mais de nombreux panneaux triangulaires représentant une voiture aspergeant d’eau les bas côtés nous indiquent qu’il n’en est pas toujours ainsi. Lors de la période de la fonte des neiges, il sort de son lit et envahit ce qui n’est pour le moment qu’une vaste étendue de galets.

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Sur le bord de la route, attirés par l’odeur des viandes sur le grill, nous déjeunons sur une terrasse en observant le trafic des camions lourdement chargés. Le bétail est hissé sur des plates-formes en haut des fourgons.

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Les gorges du Dadès sont moins profondes. Il faut monter une route étroite pour les surplomber. Les virages de ce lacet sans fin donne dans le vide, vertige.

Plus loin, nous admirons la belle couleur chocolat d’un minaret su le bord de la route et intrigués, nous enfonçons dans un village désert.

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Les maisons traditionnelles semblent souvent abandonnées. On les laisse vieillir, se dégrader par le vent et surtout la pluie avant d’en changer et de les laisser abandonnées, en l’état. Nous observons les pièces vides, les restes des vies passées entre ces murs, la terre au sol, l’arrière cour intacte.

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Des paysannes remontent la ruelle du village chargées de lourds ballots d’herbes destinés à nourrir les bœufs, les vaches invisibles aux regards.

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Attirés par le bruit d’une rivière, nous atteignons son lit traversé par un pont composé de planches hétéroclites et mal ajustées. Il faut se perdre dans cette palmeraie à la végétation luxuriante, à l’ombre des palmiers. Là encore, les piaillements et pépiements laissent deviner une faune volatile au-dessus de nos têtes.

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Chaque parcelle est délimitée par des seguias, canaux d’irrigation creusés dans la terre ouverts ou fermés par des bouchons d’argiles ou de vieux vêtements en bouchon pour dévier la précieuse eau, descendue de la montagne ou remontée des puits, selon les besoins des cultures. Traditions ancestrales perpétuées pour préserver ces oasis fragiles, travail sans relâche pour curer les khettaras. Des enfants empruntent en file indienne le pont de bois, leur cartable sur le dos.

La palmeraie de Skoura, fondée sous la dynastie des Halmohades, est une des plus belle du royaume. Elle abrite d’immenses kasbas, certaines sont habitées, beaucoup sont en ruines. Nous nous perdons dans les pommiers, les oliviers, les palmiers, les figuiers, les tamaris, les poiriers, les cognassiers, les grenadiers. Difficile de retrouver note chemin sans guide dans ce labyrinthe. L’enchantement a fait place à la lassitude et l’inquiétude de ne pas trouver la sortie avant la nuit qui tombe à présent. Nous suivons les indications contradictoires de guides improvisés. Tout se ressemble, sommes-nous déjà passés par ici ? Il faut se fier à notre sens de l’orientation.

Une halte sous une khima, véritable tente berbère dont nous pouvons observer les détails à loisir, nous remet de nos émotions. Nous sacrifions de nouveau au rituel du thé. Cette fois, pas de menthe mais une infusion d’absinthe au goût épicé et au parfum enivrant. Comment ne pas penser à Van Gogh, Verlaine ou Gauguin qui furent tant inspirés par cette « fée verte » ?

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" Le troisième ange sonna de la trompette. Et il tomba du ciel une grande étoile ardente comme un flambeau; et elle tomba sur le tiers des fleuves et sur les sources des eaux. Le nom de cette étoile est Absinthe; et le tiers des eaux fut changé en absinthe, et beaucoup d'hommes moururent par les eaux, parce qu'elles étaient devenues amères."
(La bible, Apocalypse 8:10,11)

Un nomade accompagné de deux dromadaires qu’il laisse devant la tente, nous a rejoint, s’assied à nos côtés, naturellement. Il nous raconte son histoire, celle de sa famille, des siens. Nous aurions aimé un discours plein de poésie, nous écoutons le quotidien, la vie en groupe, toutes les générations familiales réunies, l’allumage du poêle au centre de la tente les nuits de grands froids, le troc lorsque l’un d’entre eux va en ville. Il nous propose une khima, nous lui donnons une plaquette d’aspirine, il nous tend une étoffe pour protéger la tête. Elle est bleue, ce bleu intense des gens du désert, des touaregs. La maîtresse des lieux nous rejoint à son tour. Comme nous, elle vient d’ailleurs mais elle, elle a posé ses valises ici depuis maintenant 3 ans. Elle nous fait part de ses craintes de voir les promoteurs investir la magnifique palmeraie de Skoura. Encore préservée, elle pourrait être défigurée par de luxuriantes villas neuves aux enceintes hautes et barbelées empiétant de manière anarchique sur la végétation alentour. C’est le cas à Marrakech nous assure-t-elle. Nous nous promettons de vérifier par nous même.

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Il fait déjà sombre lorsque nous quittons la khima et la route est encore longue vers notre prochaine étape. Nous retrouvons Ouarzazate (prononcer Ouarzezette) dont nous traversons l’artère centrale. C’est l’heure où l’on sort, les jeunes envahissent la chaussée, les cyclos et vélos déboulent de partout, les taxis jouent les intrépides maîtres des lieux. Il faut être vigilant. De nouveau, nous captons des stations de radio sur la bande FM. Retour à la civilisation.

Puis nous laissons les lumières de la ville derrière nous et de nouveau roulons dans la nuit. Nous hésitons sur la route à prendre, nous sommes fatigués. Le contrecoup de la longue journée de la veille. Les kilomètres s’étirent lentement dans l’incertitude de la bonne direction.

Il faut se résoudre à demander notre route. Une mobylette nous dépasse, nous l’arrêtons et son propriétaire nous invite à le suivre. Il connaît la route qui mène à notre kasbah. Les phares l’éclaire, il slalome entre les cailloux. Devant nous, un panneau indique que la route est barrée pour cause de travaux. Notre guide contourne l’obstacle et continue, sûr de lui. Il roule ainsi jusqu’à une rivière que l’on devine devant nous, large, au fort courant. Il nous fait signe qu’il faut traverser l’Oued.

Est-il profond ? Nous hésitons peu de temps et traversons cette masse noire. La calandre s’enfonce sous l’eau, les phares restent en surface. Ne pas s’arrêter au milieu du guet, j’accélère et enfin nous atteignons l’autre rive, fiers et secs. Il en est pas de même pour notre guide qui a noyé ses bougies qu’il sèche comme il le peut dans la manche de sa veste. Il pédale, la mécanique toussote. Nouveau séchage, plus méticuleux cette fois, nouvel essai, nouvelle pétarade. Cette fois, la lumière de son phare vacille puis éclaire devant lui le chemin de terre. Après quelques minutes, nous devinons au loin d’immenses spots de lumières agressives, totalement décalées dans cet univers. Nous nous garons et demandons la raison de cet éclairage. Il s’agit du tournage d’une émission de télé réalité du type « la ferme des célébrités » pour la 5ème chaîne italienne. « La fattoria ».

Des militaires gardent les abords de cette forteresse audiovisuelle. Il s’agit d’une ancienne villégiature du Glaoui, magnifique kasbah qui domine la vallée. Après avoir garé la voiture, nous entrons dans le dédale de ruelles très étroites d’un village en pisé. Le maître des lieux nous installe dans un salon à notre seul usage, nous apprécions. Désireux d’équilibrer les dépenses, nous profitons de chaque pause pour calculer les dettes mutuelles. Des CD de variété française sont posés sur le meuble derrière moi. Nous apprendrons le lendemain matin qu’il s’agit d’un couple de restaurateurs qui avait racheté ce « dar » alors qu’ils étaient encore en activité en France. Puis, attiré par le soleil et la beauté du lieu avait vendu pour rénover.

« Il existe deux modèles d’habitats traditionnels au Maroc : le « dar » et le « ryad ». On appelle « dar » une maison à patio dont l’espace central (le wast ed-dar) n’est pas planté, contrairement au ryad dont le patio est occupé en grande partie par un jardin planté d’arbres. Dans les deux cas, le centre du patio est presque toujours marqué par une fontaine. La présence d’un jardin au centre de la maison nécessite logiquement des espaces plus larges, c’est pourquoi les ryads (s : ryad, pl : roud) sont souvent plus grands que les dars.
Le ryad traditionnel ne comporte pas d’étage. Le jardin clos est lié à l’imaginaire du bonheur et, bien au-delà de l’Islam, on lie son origine à celle des premières civilisations
». Extrait de « Marrakech, le secret des maisons jardin » de Quentin Wilbaux et Michel Lebrun – Arc Editions